La Croix dans l'église orthodoxe

 

Archimandrite Aimilianos de Simonos Petra
(Mont Athos)

Comment l'homme sera-t-il sauvé? Comment la femme sera-t-elle sauvée? Et l'enfant que nous avons mis au monde pour en faire un prince du ciel?

Ce qui, finalement, sauvegarde la famille et sanctifie les hommes, les rend dignes de la compassion divine, ce sont leurs tourments, les croix qu’ils soulèvent - même involontairement - en disant humblement : « C’est tout ce que j’ai à t’offrir, mon Dieu. Accueille-les comme le sacrifice d'agréable odeur » de mon cœur.

Ici se vérifie la parole de saint Jean Chrysostome : « La croix, c`est une âme rangée en ligne de bataille, qui désire la mort et ne demande aucune consolation » : à l’instant présent, demain, après-demain, je vis ma mort à travers la souffrance. Dieu nous dit : « C’est par la croix des tribulations que je te reconnais; c`est ma propre croix que tu soulèves. » Voilà pourquoi la croix sanctifie et purifie les époux, elle fait mûrir leur amour et le présente devant le Seigneur tel un sacrifice de bonne odeur.

Dans la vie - combien plus dans la famille - le repos n’a pas de place. Si nous bénéficions de quelque distraction, il faut nous attendre à déployer une plus grande patience. Tous les jours nous devons mêler nos désirs, nos souffrances, nos tourments, nos luttes au sang que le Christ a versé sur la croix. Ainsi nous unissons nos petites croix à la sienne.

Un jour de Pâques, abba Pachôme versa un peu d’huile sur le sel écrasé qui était leur nourriture, voulant donner une petite consolation à saint Palamon, son père en Christ. Quand celui-ci le comprit, se frappant le visage, il se mit à pleurer et dit : « Mon Seigneur est crucifié, et moi je mange de l’huile! » Il vivait si profondément le mystère de la croix, qu’il lui était impossible d’accepter le soulagement que lui procurait un peu d’huile. Existe-t-il autour de nous des personnes qui disent: «Mon Seigneur est crucifié et moi je m’accorde telle consolation »? Nous oublions le Seigneur crucifié et ressuscité, parce que nous sommes absorbés par nos problèmes.

Que les parents supportent toute affliction pour la Croix du Seigneur, jusqu’à ce qu'ils se trouvent eux aussi avec les saints dans les cieux, accueillis par notre Dieu et vénérant l’escabeau de ses pieds (i.e. la croix). « Une petite affliction endurée pour Dieu, dit saint Isaac, vaut mieux qu’une grande œuvre faite sans la moindre peine ». Il s'adresse à des moines, mais cette parole est valable pour tous, à cause de la condescendance de notre Seigneur et en raison de sa longanimité.

Voyons maintenant comment Dieu répond à nos crucifixions quotidiennes. Tout d’abord le Seigneur nous donne la force de nous réfugier auprès de lui. Il fait de nous des lions capables de porter, avec le Christ, la croix du salut. Il nous comble aussi de la grâce qui nous conduit « au lieu de rafraîchissement », et nous fait don d’une bienheureuse consolation, dans la mesure où nous ne supportons pas simplement l’épreuve, mais l`assumons volontairement.

Le Seigneur pénètre également nos âmes de componction et il transforme la tristesse en douleur joyeuse qui, pour le saint, est un don de Dieu. Il nous octroie cette douleur joyeuse autant qu’elle nous est nécessaire, et selon le moyen par lequel nous pouvons la vivre personnellement dans l’Eglise.

Ainsi notre vie s’écoule avec l’avant- goût de ce que le Seigneur a promis : « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ». Il ne peut exister d’homme affligé qui, tournant son regard vers la Croix du Christ, n’obtienne cette allégresse. Notre cœur se dilate dans la souffrance, se préparant de la sorte à recevoir les visites divines. Il existe des visites très profondes et des plus mystiques. Il y a aussi celles faites au plus pauvre des hommes et au pire des pécheurs, comme à celui qui se trouve dans la fosse aux lions ou dans la fournaise du péché.

Sainte Synclétique dit : « Tu es éprouvé par les tentations, les difficultés? Ton corps est brûle par la fièvre? Tu as eu l’épreuve en partage? Ne t`inquiète pas. Les tentations sont l’antichambre du lieu de rafraîchissement. »

 Rien n`est l’effet du hasard en ce monde : c’est le Seigneur qui administre notre vie et tout ce qui la concerne. Le Saint-Esprit vient nous rencontrer dans la douleur et l’amertume, et il en fait jaillir la joie comme un don de Dieu. La plupart du temps, nous ne percevons pas sa présence, parce que nous sommes absorbés par nos soucis journaliers. Mais puisqu’il souffle où il veut, il souffle aussi dans notre cœur et il le rafraîchit. La miséricorde de Dieu descend du ciel et remplit notre vie; la divine consolation coule sur nous tel un baume. Plus nombreuses sont nos souffrances, plus nombreuses sont les visites de Dieu : «aussi nombreuses que les douleurs de mon cœur, tes consolations ont rempli mon âme de joie », dit le Psalmiste.

Dieu ne se borne pas à nous gratifier de réjouissances spirituelles et à soulager nos âmes, il nous conduit plus haut : il nous fait compagnons des saints. Dans son monastère, le moine vit en compagnie des saints. Et nous qui sommes dans le monde? Par sa Croix, le Seigneur a rassemblé en un seul troupeau anges et hommes : «en un seul troupeau, le ciel et la terre exultent de joie ». Nous aussi, par la croix que nous portons, nous appartenons à ce troupeau commun dans la lumineuse communion des saints. Les saints sont tellement remplis d’amour pour les autres membres du Corps du Christ, qu’ils se penchent constamment sur nous. Les saints s’inc1inent davantage au-dessus de l’homme qui souffre. La douleur est notre moyen d’union avec les saints; elle nous permet de communiquer avec eux. Nous prions, nous faisons mémoire d’eux et eux font mémoire de nous auprès du Seigneur.

Notre vie réelle n'est pas toujours ce qu’elle paraît, elle est aussi constituée de ce qui est caché, de ce que nous comprenons avec nos sens mystiques ou par la foi en notre sainte Eglise. Ainsi, l’homme crucifié cohabite avec le Seigneur, car l’image du Seigneur est gravée sur la croix et dans nos afflictions. Le Seigneur est au ciel et nous nous élevons jusqu’aux cieux ; nous devenons citoyens du ciel! Les expériences que les saints firent, grâce à de lourdes afflictions, nous pouvons y participer et ce, par des tourments plus légers que les leurs : ceux que nous pouvons porter sur nos épaules.

Le fidèle affligé reçoit l’i1lumination divine, et il devient lumineux. S’il en était autrement, comment pourrait-il ne pas fléchir? Comment pourrait-il croire en ce Dieu qu'il oublie chaque jour? Comment pourrait-il croire en l`Église qu'il voit uniquement comme une organisation humaine? Comment pourrait-il croire en Dieu, lorsqu'il communie sans la moindre compréhension de ce qu'il reçoit? Nous sommes aveugles, mais Dieu vient constamment en nous et il nous donne quelque chose de lui-même. Sans cet échange mystique des propriétés divines dans le cœur du peuple, nous ne savons pas si celui-ci pourrait survivre. La douleur attire toujours le regard de Dieu.

Qui peut nier qu’avec la douleur les péchés du fidèle sont pardonnés? Quand il arrive devant le prêtre, courbe sous les gémissements, ce n’est pas tant ses péchés qu’il confesse, mais ses maux et ses tribulations. Le prêtre attend son repentir, et lui il analyse sa douleur passagère, humaine, sociale. Alors qu’il ne devrait pas y prêter attention, l’abandonner à Dieu, c’est pourtant elle qui le préoccupe, qui brûle son cœur.

Dieu saisit l’homme avec la douleur, parce qu’elle atteint son existence. Il la fait hameçon avec lequel il élève le cœur de l'homme jusqu’à lui, lui donnant la possibilité, en marchant d'affliction en affliction, de goûter l’allégresse des allégresses. Alors sa vie sanctifiée progresse doucement, admise par Dieu comme une vie spirituelle.

Nous sommes affligés? Nous sommes contristés? Le ciel nous prépare une place d'honneur, le Seigneur nous élève à la plus grande dignité.

Dans son amour sans limites, le Seigneur, qui ne trouve pas en nous d’exploits pour nous récompenser par la vie éternelle, humilie sa magnificence en acceptant les échantillons de nos douleurs et de nos sacrifices comme le port de sa Croix. Il accepte les deux piécettes de la douleur à la place d’une fortune! Que pouvons-nous répondre? Comme saint Ignace d`Antioche  le Théophore : « Mon amour est crucifié », mais en ajoutant : et moi je vis seulement crucifié. J’aime uniquement quand je suis crucifié.

Ne nous plaignons pas, invoquons Dieu pour tous les malheurs que nous rencontrons journellement. Nous pensons que Dieu nous oublie, qu’il ne nous entend pas, qu’il ne répond pas à nos prières, qu’il dresse des embûches devant nos pas. Il n'en est rien. Dieu est un bon timonier. Il nous accompagne en secret et en même temps il nous laisse manier seul le gouvernail de notre vie, car jamais il n’entrave notre volonté ni ne prend notre place. Quand il voit que le bateau dévie, il empoigne le gouvernail pour ramener notre âme vers lui.

Nous ne sommes dotés d’aucune force spirituelle pour lutter, nous n’avons que nos péchés lesquels nous humilient devant Dieu. Néanmoins, alors que nous sommes inclinés, le Seigneur vient plein de longanimité car ses mains, qui ont été clouées sur la croix, nous ont façonnés. Ses bras se sont ouverts sur la croix pour nous enlacer, nous, les dépenaillés spirituels. Sa voix se fait entendre à travers les siècles : « Je vous ai emportés sur des ailes d'aigles et amenés vers moi ».

Archimandrite Aimilianos  Catéchèses et discours - Ormylia 2006, pages 34-39