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Père Elias Morcos     

 

 

1 – J'ai un ami auquel me lie cette phrase « Le Christ est ressuscité » plus qu’autre chose. Chacun de nous suit son propre chemin, nécessairement parsemé de souffrances, de difficultés et parfois même de désespoir. Malgré cela, chacun de nous est habité par une espérance et une joie secrètes, jaillissant du milieu même de l'épreuve, qui triomphent de toute douleur et de tout désespoir. Lorsque nous nous rencontrons, et que chacun ressent ce qui habite le cœur de l'autre, nous nous disons: « Le Christ est ressuscité », et ce quel que soit le jour de l’année. Nous répétons cette affirmation avec larmes et certitude. Cela nous fait comprendre le monde, nous fait découvrir un sens à notre vie et à nos souffrances, et fait déborder notre cœur d'allégresse. Avec « Le Christ est ressuscité », nous découvrons que notre vie n'est plus vaine.

2 – La Résurrection a-t-elle une valeur si nous ne donnons pas un sens à notre vie ? Certains critiquent la foi en la Crucifixion et la Résurrection, alors que rien ne correspond mieux à la réalité de la vie humaine, qui est tout entière Croix et Résurrection. La Croix est « plantée » dans le monde et le couvre. C'est une vérité majeure à laquelle nous nous heurtons chaque jour. Qui de nous ne porte sa croix sur ses épaules, ne vit sa souffrance matin et soir, ou ne la sent consumer son cœur à l'insu de tous ? Qui n'a pas ses soucis matériels, ses maladies, ses afflictions ou ses tentations et ses péchés ? Quel groupement humain est exempt de misère, d'injustice, d'hypocrisie et de corruption ? Quelle est la société que ne crucifie la corruption ?

La Croix est donc la seule réalité première et inéluctable. Le chemin de notre vie passe nécessairement par la Croix. Celui qui veut éviter la Croix rejette la vie, c'est-à-dire qu'il vit en marge. La vie prend son sens dans la Croix, pourvu qu'elle la considère comme moyen et chemin vers la Résurrection.

3 – La Résurrection est aussi une réalité et une vérité majeure dans la vie de l'homme. Tout homme cherche à se débarrasser de ses souffrances et de ses détresses. Dans les pires états de misère, cette espérance demeure toujours présente dans son cœur, malgré toutes les tribulations. Mais le plus souvent, au lieu de trouver la délivrance et la joie, l'homme ne cesse de se débattre dans ses soucis. Pourquoi ? Parce qu'il n'assume pas ses souffrances. Soit il fuit ses problèmes et ses responsabilités par lâcheté, soit il ploie sous leurs fardeaux jusqu'au désespoir, soit il tente d'oublier ses soucis dans l'ivresse ou tout autre chose... Or, la délivrance ne vient ni de la lâcheté, ni du désespoir, ni de l'oubli, mais de la confrontation résolue.

Le résultat de nos actes et de nos labeurs importe peu. Nous savons que la grandeur de l'héroïsme, par exemple, ne réside pas tant dans son résultat, mais dans l'acte héroïque même. Lorsque nous affrontons nos problèmes, que nous nous y engageons sans retour et que nous déployons tout notre effort - humain et surhumain - pour accomplir nos devoirs, familiaux, sociaux et personnels, et que nous sommes prêts à y sacrifier notre repos, notre temps et même notre vie, alors nous trouvons la Vérité, dans ce sacrifice total de soi. La victoire et la délivrance résident dans l'acte de ce sacrifice total de soi et les souffrances de la crucifixion qui l'accompagnent. Dans les souffrances et la Croix réside la Résurrection... On peut en faire l'expérience. Et quand nous faisons cette expérience, nous goûtons, dans une certaine mesure, à la Résurrection - cette vérité suprême qui, seule, est à même de résoudre les problèmes de l'homme et de l'univers.

4 – Pourtant, cette expérience de Résurrection reste souvent théorique ; personne ne la met en pratique et chacun continue de se débattre vainement au milieu de ses croix intérieures et extérieures. Pourquoi ? Parce que nous ne comptons que sur nous-mêmes, et par nous-mêmes, nous ne pouvons rien faire. Mais si nous y parvenons parfois - en des instants bénis - nous sentons qu'une force d'en haut nous a été donnée et a agi en nous. Ne crois pas que l'acte du sacrifice total et gratuit soit une œuvre purement humaine : c'est une œuvre divine qui nous est donnée d'en haut. Nous acceptons ce don et cette grâce, et nous y répondons parce qu'il y a en nous une étincelle d'en haut. N'avons-nous pas été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu ? Et le Christ crucifié et ressuscité d'entre les morts ne nous a-t-il pas donné la possibilité de ressusciter avec Lui ? Si nous nous abandonnons à cette force suprême et à cette grâce divine, et que nous la laissons agir en nous sans cesse dans le don, le sacrifice et l'amour comme principes de vie, alors nous rendons possible la Résurrection ; mieux encore, nous réalisons la Résurrection du Christ en nous. Nous portons alors notre croix avec joie et action de grâce, à la lumière de Sa glorieuse Résurrection. Il y aura alors « une terre nouvelle et des cieux nouveaux », car par le Christ, « la joie est venue dans le monde entier ».

5 – Il s'agit en vérité d'une œuvre de nouvelle création. Comment l'homme corrompu, accablé sous le poids des maux et des péchés, pourrait-il se relever lui-même et relever le monde, les sanctifier et les élever vers le Créateur, comme c'était le but de la première création, sans une création nouvelle ? Adam, pourtant libre, a fait tomber la création au lieu de l'élever. Il fallait donc qu'une œuvre de nouvelle création s'opère pour sauver l'homme du mal et le ramener à Dieu. Cette œuvre de création, seul Dieu Lui-même pouvait l'accomplir en Jésus-Christ. L'enseignement de l'Église à ce sujet éclaire le ténébreux de nos sentiments et nos expériences intérieures. Et il manifeste clairement la vérité de notre être en Dieu et en Jésus.

6 – L'Église croit que Jésus est venu accomplir la mission non accomplie par Adam. Il est venu ramener l'homme à Dieu, purifier la création, la sanctifier et l'élever vers le Père. Il Lui fallait vaincre trois obstacles pour atteindre ce but : la mort, le péché et la nature. Il a vaincu la nature humaine corrompue et défigurée par le péché ancestral, en s'incarnant et en assumant la nature humaine, et en déifiant la nature humaine par son union à la nature divine dans Sa Personne (Hypostase) divine unique. Et Il a vaincu le péché, c'est-à-dire la volonté du mal et l'habitude du mal enracinées en l'homme, en assumant la souffrance et en acceptant volontairement d’être crucifié, déchirant ainsi « l’acte de l’ordonnance qui nous condamnaient » à cause de nos péchés, nous en délivrant et les clouant sur la Croix. Et Il a vaincu la mort en mourant puis en ressuscitant d'entre les morts. Ainsi la mort a perdu son aiguillon et l'enfer sa victoire.

7 – L'Église croit que cette œuvre de salut est purement gratuite, par l'effet de la miséricorde de Dieu et de Son amour infini pour l'humanité (Philanthropie). Dieu offre le sacrifice sur la Croix. C’est à Dieu qu’il est offert. Dieu est Lui-même le sacrifice offert en  Christ. Et c’est le Christ qui triomphe finalement du sacrifice par la Résurrection.

8 – L'Église croit que l'œuvre du salut, par ce Mystère redoutable, a effectivement produit « une terre nouvelle et des cieux nouveaux ». Non pas au sens figuré, mais au sens plein du terme. Le mystère de la Croix du Christ et de Sa Résurrection, en libérant l'homme des anciennes chaînes, a renouvelé la création tout entière et y a déversé la grâce divine vivifiante et intarissable. Il l'a comblé de gloire, de lumière, de joie et de sainteté, d'une manière spontanée et tangible. Cette vie nouvelle est la vie de l'Église, Corps du Christ. Ce don de Dieu est un don ineffable.

9 – Désormais, chacun de nous peut vivre dans ce monde nouveau et s'abreuver à ses sources jaillissantes comme des eaux vives. Il suffit à celui qui le veut de suivre le chemin de la volonté totalement offerte dans la foi et l’adoration : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive ». C'est le chemin de la consécration et de la disponibilité au service dans le champ de cette vie pénible et douloureuse. C’est le chemin des épreuves et des souffrances acceptées volontairement et assumées, les souffrances purificatrices et humbles. C’est le chemin du Golgotha et de la Résurrection.

10 – Et maintenant, à celui qui se demande ‘n'y a-t-il rien de pratique ?’, je dis : Si tu veux, chaque instant de ta vie devient pratique. Regarde seulement autour de toi : la situation de ta famille, de ton école, de l'Église, de la société où tu vis... Regarde et choisis. Consacre ta vie à bâtir une sainte famille chrétienne. Veille à l'éducation chrétienne à l'école. Agis pour le renaissance de ton Eglise,  de son clergé et de ses institutions selon la manière dont Dieu t'inspire, car la soif d’une telle renaissance est réelle. Ou encore participe à la lutte contre la tyrannie de l'argent et de l'exploitation pour bâtir une société meilleure... Consacre ta vie à une cause, donne-la et épuise-la à son service. Tu  es conscient des difficultés, des épreuves, des souffrances et du désespoir : Affronte-les, souffres-en et s’il le faut frôle le désespoir. Mais poursuis ton chemin, continue jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de chemin devant toi : alors, et là où tu ne l'attends pas, tu trouveras la Résurrection. Et alors, si un ami te dit : « Le Christ est ressuscité », tu lui répondras,  en homme qui sait : « En vérité, Il est ressuscité ».

« Nous adorons Tes Souffrances, ô Christ, montre-nous aussi Ta glorieuse Résurrection ».

(Texte arabe du père Elias Morcos paru dans la revue An Nour, revue du Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe, n°4, avril 1957.Traduction française de Georges Maalouly / Raymond Rizk)
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L'Archimandrite Elias (Morcos) (+2011) est un des fondateurs du Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe du Patriarcat d'Antioche et artisan du la renaissance monastique dans cette Eglise par la fondation du monastère saint Georges de Deir El Harf, au Liban dont il a  été l'higoumène de nombreuses années. Auteur de nombreux ouvrages de spiritualité (en arabe), il a représenté le pôle ascétique du renouveau antiochien, comme Monseigneur Georges (Khodr) en a représenté le pôle épiscopal et théologique.